La souveraineté matière, nouvel angle mort de la puissance industrielle

La souveraineté industrielle ne dépend plus seulement de l’énergie, des capacités de production ou des routes commerciales. Elle dépend aussi de notre aptitude à capter, transformer et réintégrer les matières déjà présentes sur nos territoires.

Tribune de Jean-Baptiste SANDOZ, fondateur de SANDOZ Green Industries.

La matière, angle mort du débat sur la souveraineté

La souveraineté est revenue au centre du débat stratégique. Souveraineté énergétique, industrielle, technologique ou alimentaire : les vulnérabilités apparaissent et les stratégies s’ajustent. Pourtant, un enjeu reste encore sous-estimé : la maîtrise des ressources matérielles nécessaires à l’économie réelle.

Nous continuons à penser la puissance à partir de l’énergie, des infrastructures, des capacités de production et des routes commerciales. Ces dimensions sont essentielles, mais elles ne suffisent plus. Il n’y aura pas de puissance industrielle durable sans souveraineté matière.

Transformer une contradiction en capacité industrielle

Notre économie importe des matières premières tout en considérant comme des déchets une partie des ressources déjà présentes sur son territoire. Autrement dit, elle va chercher ailleurs ce qu’elle possède déjà sous une autre forme.

Le paradoxe est particulièrement visible dans les plastiques, mais il concerne également les métaux, les équipements électroniques et les matériaux du bâtiment. Dans un monde marqué par les tensions sur les approvisionnements et la fragmentation géopolitique, une nation ne peut plus fonder sa stratégie uniquement sur l’accès aux ressources primaires. Elle doit développer sa capacité à capter, qualifier, transformer et réintégrer ses ressources secondaires.

La souveraineté matière ne remplace pas la souveraineté industrielle : elle en devient l’un des fondements.

L’économie circulaire comme complément stratégique

L’économie circulaire est encore trop souvent présentée comme une politique environnementale périphérique. Cette lecture est dépassée. Elle n’a pas vocation à effacer l’économie linéaire, dont l’extraction, la transformation primaire et les grandes chaînes de production resteront durablement une composante de l’économie mondiale.

Elle devient en revanche son complément stratégique. Une économie circulaire industrielle performante sécurise des approvisionnements, retient davantage de valeur sur le territoire, réduit certaines dépendances critiques et recrée des capacités industrielles intermédiaires.

La question n’est donc plus seulement de recycler davantage pour répondre à une obligation ou améliorer une image. Elle consiste à décider si nous voulons continuer à importer ce que nous enfouissons, détruisons ou laissons sortir de notre système productif, ou reconstruire la capacité d’en faire une matière utile.

Faire de la réintégration matière une politique de compétitivité

Une ressource secondaire n’acquiert une valeur stratégique que lorsqu’elle devient exploitable industriellement. Tant qu’elle sera plus coûteuse, plus instable, plus risquée ou plus difficile à réintégrer que la matière vierge, elle restera marginale.

La souveraineté matière doit donc devenir une politique de compétitivité. Cela suppose d’agir simultanément sur la captation des flux, la qualité du tri, la caractérisation et la standardisation des matières, les outils de transformation, les débouchés industriels, la sécurisation contractuelle, les signaux-prix et les critères d’achat.

Il ne s’agit pas de célébrer abstraitement le recyclage, mais d’organiser les conditions économiques et industrielles qui rendent la réintégration matière rationnelle, robuste et désirable. C’est précisément l’objet des démarches d’ingénierie et de structuration de projets portées par SGI.

Le déchet comme point de départ d’une nouvelle chaîne de valeur

Pendant longtemps, nous avons pensé les déchets comme la fin d’un cycle. Il faut désormais apprendre à les considérer comme le début d’une nouvelle chaîne de valeur. Les pays qui comprendront ce basculement ne disposeront pas simplement d’une politique environnementale plus avancée : ils construiront un avantage industriel supplémentaire.

La souveraineté industrielle du XXIe siècle se jouera dans l’accès aux ressources du sous-sol et la maîtrise des routes d’approvisionnement mondiales, mais aussi dans la capacité à reconnaître, exploiter et réintégrer les ressources déjà présentes sur le territoire.

Le XXIe siècle sera celui de la transition énergétique, mais aussi celui de la maîtrise des matières.

Jean-Baptiste SANDOZ
Fondateur de SANDOZ Green Industries


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